L’identité linguistique des enfants expatriés : pourquoi parler français, ce n’est pas seulement connaître une langue

Prêtez attention à ces phrases marqueurs de l’identité linguistique des enfants expatriés.

« Maman, je suis français ou australien ? »

« Pourquoi je dois parler français si tous mes amis parlent anglais ? »

« Je comprends le français… mais je préfère répondre en espagnol. »

Ces questions, de nombreuses familles expatriées les entendent un jour. Elles semblent concerner le choix d’une langue, mais elles révèlent en réalité une interrogation beaucoup plus profonde : celle de l’identité. Lorsqu’un enfant grandit entre plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs cultures, il ne construit pas seulement des compétences linguistiques. Il construit progressivement une représentation de lui-même, de ses appartenances et de sa place dans le monde.

Pendant longtemps, les recherches sur le bilinguisme se sont principalement intéressées au fonctionnement du cerveau, à l’acquisition du vocabulaire ou au développement grammatical. Depuis une vingtaine d’années, les sciences du langage accordent une place beaucoup plus importante à la dimension identitaire des langues. Les travaux de Monica Heller, Jim Cummins, Bonny Norton ou Claire Kramsch montrent qu’une langue n’est jamais un simple outil de communication. Elle véhicule une histoire familiale, une mémoire collective, des émotions et un sentiment d’appartenance.

Pour les enfants expatriés, cette réalité est particulièrement forte. Le français peut être la langue des vacances, des grands-parents, des chansons que l’on chantait lorsqu’ils étaient petits ou des histoires racontées avant de dormir. Mais il peut aussi devenir une langue qu’ils utilisent de moins en moins parce que leur quotidien se déroule désormais dans une autre langue. Comprendre comment se construit cette identité linguistique permet de mieux accompagner les enfants plurilingues et d’éviter d’interpréter trop rapidement certains comportements comme un rejet du français.

Qu’est-ce que l’identité linguistique ?

Une identité qui dépasse largement la maîtrise d’une langue

Lorsque l’on demande à quelqu’un quelles langues il parle, la réponse prend souvent la forme d’une liste : français, anglais, espagnol, arabe ou encore mandarin. Pourtant, connaître une langue ne signifie pas forcément s’y reconnaître. Deux personnes possédant exactement le même niveau de français peuvent entretenir une relation complètement différente avec cette langue. Pour l’une, elle sera celle des souvenirs d’enfance et des réunions familiales. Pour l’autre, elle représentera un outil professionnel ou académique. Cette différence est au cœur de ce que les chercheurs appellent l’identité linguistique.

Une langue n’est jamais seulement un outil de communication. Elle raconte aussi une histoire familiale.

L’identité linguistique désigne la manière dont une personne se définit, se perçoit et est perçue par les autres à travers les langues qu’elle parle. Elle ne dépend pas uniquement des compétences linguistiques. Elle se construit au fil des expériences de vie, des rencontres, des émotions et des environnements culturels. Comme l’explique la sociolinguiste Monica Heller, les langues sont également des marqueurs sociaux. Elles permettent d’exprimer une appartenance, de rejoindre un groupe ou, au contraire, de prendre de la distance avec certains milieux.

Cette dimension est particulièrement visible chez les enfants expatriés. Ils ne vivent pas leurs différentes langues de la même manière. Le français peut représenter leur famille, tandis que l’anglais devient la langue de leurs amis, de leur école ou de leurs activités sportives. Chaque langue acquiert progressivement une fonction particulière dans leur vie. Leur identité linguistique naît précisément de cette combinaison d’expériences.

L’identité linguistique des enfants expatriés: les langues participent à la construction de soi

Les recherches en psycholinguistique montrent que les langues influencent la manière dont nous racontons notre histoire personnelle. La linguiste Aneta Pavlenko, spécialiste du bilinguisme et des émotions, explique que chaque langue est associée à des souvenirs, à des expériences et à des contextes spécifiques. Certaines personnes disent ainsi qu’elles ne ressentent pas exactement les mêmes émotions selon la langue qu’elles utilisent ou qu’elles expriment plus facilement certains aspects de leur personnalité dans une langue plutôt qu’une autre.

Chez l’enfant expatrié, cette construction commence très tôt. Les premières années de vie sont souvent marquées par une forte présence du français dans la sphère familiale, puis la langue de scolarisation prend progressivement davantage de place. L’enfant découvre de nouveaux amis, de nouvelles références culturelles et de nouveaux apprentissages dans une autre langue. Son identité ne remplace pas une langue par une autre ; elle s’enrichit progressivement de plusieurs appartenances.

Cette évolution est parfaitement normale. Elle ne signifie pas que l’enfant s’éloigne de sa culture d’origine. Elle montre simplement que son identité linguistique devient plus complexe. C’est précisément cette complexité qui caractérise aujourd’hui la majorité des enfants expatriés et, plus largement, les enfants qui grandissent dans des environnements plurilingues.

Une langue raconte toujours une histoire

identité linguistique des enfants expatriés
identité linguistique des enfants expatriés

Les langues portent bien plus que des mots

Lorsque l’on parle d’une langue, on pense spontanément au vocabulaire, à la grammaire ou à la prononciation. Pourtant, pour les linguistes, une langue est bien davantage qu’un système de communication. Elle véhicule une manière de voir le monde, des références culturelles, une mémoire familiale et un ensemble de valeurs qui se transmettent souvent de génération en génération.

La chercheuse Claire Kramsch, spécialiste de la relation entre langue et culture, rappelle qu’apprendre une langue, ce n’est pas seulement apprendre à communiquer. C’est également entrer dans un univers culturel. Chaque langue donne accès à une manière particulière de raconter les événements, d’exprimer les émotions, d’utiliser l’humour ou de construire les relations sociales.

Chez les enfants expatriés, cette dimension est omniprésente. Le français peut être la langue des repas de famille, des expressions que seuls les grands-parents utilisent, des comptines apprises lorsqu’ils étaient petits ou des vacances passées en France. À l’inverse, la langue de scolarisation devient progressivement celle des amis, des enseignants, des activités extrascolaires et de la vie quotidienne.

Ces deux langues ne racontent donc pas la même histoire.

Elles occupent des fonctions différentes, mais toutes deux participent à la construction de l’enfant.

Comprendre cette réalité permet de dépasser une vision purement scolaire du maintien du français. Préserver une langue, ce n’est pas uniquement préserver des compétences linguistiques. C’est aussi préserver une partie du récit familial dans lequel l’enfant continue de se reconnaître.

La langue familiale devient un patrimoine affectif

Cette dimension affective apparaît très tôt dans le développement de l’enfant.

Les premiers mots sont souvent associés aux personnes qui prennent soin de lui. Les chansons, les histoires racontées avant de dormir, les surnoms utilisés dans la famille ou certaines expressions entendues depuis la naissance deviennent progressivement des repères émotionnels.

Les recherches en psycholinguistique montrent que ces expériences précoces laissent une empreinte durable. Même lorsque la langue est moins utilisée par la suite, les souvenirs qui lui sont associés restent fortement présents.

C’est notamment ce qu’ont mis en évidence les travaux d’Aneta Pavlenko, qui s’est intéressée aux liens entre les langues et les émotions. Elle montre que les langues acquises dans l’enfance conservent souvent une charge affective particulière. Elles restent associées aux premières expériences de vie, aux relations familiales et aux souvenirs les plus anciens.

Pour les familles expatriées, cette observation est essentielle.

Le français n’est pas uniquement la langue que l’on souhaite transmettre parce qu’elle sera utile plus tard.

Il est aussi la langue dans laquelle l’enfant a entendu ses premières histoires, découvert ses premiers livres, partagé certains moments avec ses grands-parents ou célébré des fêtes familiales.

Lorsque cette dimension est entretenue, le français continue d’occuper une place affective forte.

À l’inverse, si la langue devient uniquement celle des devoirs ou des corrections, elle risque progressivement de perdre cette valeur émotionnelle.

Pourquoi les enfants expatriés construisent plusieurs appartenances

Grandir entre plusieurs cultures n’est pas une exception

identité linguistique des enfants expatriés
identité linguistique des enfants expatriés

Pendant longtemps, les chercheurs considéraient les enfants vivant entre plusieurs cultures comme des profils atypiques. Aujourd’hui, la mondialisation, les mobilités professionnelles et les couples internationaux rendent ces situations de plus en plus fréquentes.

Les travaux de David Pollock et Ruth Van Reken, à l’origine du concept de Third Culture Kids (enfants de troisième culture), montrent que ces enfants développent une identité qui ne se limite ni au pays de leurs parents ni au pays dans lequel ils vivent.

Ils construisent progressivement une troisième culture, façonnée par leurs expériences internationales.

Cette identité ne remplace pas les précédentes.

Elle s’y ajoute.

Un enfant peut ainsi se sentir profondément français lorsqu’il retrouve sa famille pendant les vacances, tout en ayant le sentiment d’être pleinement intégré dans son pays d’accueil lorsqu’il retrouve ses amis ou son école.

Ces différentes appartenances ne sont pas contradictoires.

Elles coexistent.

Le plurilinguisme reflète souvent cette pluralité identitaire.

« Tu viens d’où ? » : une question plus complexe qu’il n’y paraît

De nombreux enfants expatriés racontent qu’ils ne savent jamais vraiment comment répondre à cette question.

S’ils répondent qu’ils sont français, leurs camarades leur rappellent qu’ils vivent à l’étranger depuis toujours.

S’ils répondent qu’ils viennent de leur pays d’accueil, leur famille leur rappelle leurs origines françaises.

Ils finissent parfois par répondre :

« C’est compliqué. »

Cette hésitation illustre parfaitement la manière dont se construit l’identité linguistique.

Les langues deviennent des marqueurs d’appartenance.

Parler français permet parfois de se sentir proche de sa famille.

Parler anglais ou espagnol permet de s’intégrer à son groupe d’amis.

Aucune de ces appartenances n’est plus légitime qu’une autre.

Les recherches de Monica Heller montrent précisément que les individus adaptent leurs pratiques linguistiques selon les groupes auxquels ils souhaitent appartenir.

Chez les enfants expatriés, cette adaptation est permanente.

Ils changent parfois de langue plusieurs dizaines de fois au cours d’une même journée.

Non pas parce qu’ils sont indécis.

Quand le français devient une langue d’appartenance… ou une langue de distance

Une langue n’a pas la même signification pour tous les enfants

Lorsqu’on demande à deux enfants expatriés ce que représente le français pour eux, leurs réponses peuvent être radicalement différentes.

Pour l’un, le français est la langue des grands-parents, des vacances d’été, des histoires racontées le soir et des repas de famille. Il évoque des souvenirs heureux, une proximité affective et un sentiment d’appartenance.

Pour l’autre, cette même langue peut être associée aux devoirs supplémentaires du mercredi, aux corrections incessantes sur la prononciation ou à l’obligation de répondre en français alors que toute sa journée s’est déroulée dans une autre langue.

Les compétences linguistiques de ces deux enfants peuvent être très proches.

Pourtant, leur relation au français est totalement différente.

C’est précisément ce que souligne la sociolinguiste Monica Heller. Selon elle, les langues ne sont jamais neutres. Elles possèdent une valeur symbolique qui dépend de l’histoire de chacun, de son environnement social et des expériences vécues.

Une langue peut devenir un espace de sécurité, de reconnaissance et de transmission.

Mais elle peut également être associée à des tensions, à des conflits ou à un sentiment de décalage avec son environnement.

Pour les familles expatriées, cette idée est essentielle. Le maintien du français ne dépend pas uniquement du nombre d’heures passées à parler cette langue. Il dépend également de ce qu’elle représente émotionnellement pour l’enfant.

Lorsqu’une langue reste liée à des expériences positives, elle continue généralement à occuper une place importante dans l’identité. À l’inverse, lorsqu’elle devient principalement synonyme de contraintes, son investissement diminue progressivement.

Les langues évoluent avec les différentes étapes de la vie

L’identité linguistique n’est jamais figée.

Elle se transforme en permanence, au rythme des expériences, des rencontres et des changements de vie.

Un enfant de quatre ans utilise principalement le français pour communiquer avec ses parents. À cet âge, son univers social est encore largement centré sur la famille. Le français occupe naturellement une place importante dans son quotidien.

Quelques années plus tard, l’école prend progressivement le relais. Les journées se déroulent dans une autre langue. Les premières amitiés se construisent dans la langue de scolarisation. Les jeux, les apprentissages et les activités extrascolaires enrichissent surtout cette langue.

À l’adolescence, une nouvelle évolution apparaît.

Le groupe de pairs devient progressivement plus influent que la famille. Les jeunes cherchent à construire leur propre identité, à développer leur autonomie et à trouver leur place au sein de leur environnement social.

Dans ce contexte, les langues deviennent également des marqueurs d’appartenance.

Parler la langue de ses amis permet de partager des références communes, de participer aux conversations spontanées et de s’intégrer pleinement dans le groupe.

Le français ne disparaît pas nécessairement.

Mais sa fonction évolue.

Il cesse parfois d’être la langue principale de la vie quotidienne pour devenir celle de la famille, des vacances ou de certains échanges spécifiques.

Cette évolution est normale.

Elle ne traduit pas automatiquement un rejet du français.

Elle montre simplement que l’identité linguistique continue de se construire.

Pourquoi certains enfants s’investissent davantage dans une langue que dans une autre

La notion d’investissement linguistique

Pendant longtemps, les chercheurs expliquaient les différences entre les apprenants par la notion de motivation.

Certains enfants seraient motivés.

D’autres le seraient moins.

Cette explication paraît aujourd’hui insuffisante.

La sociolinguiste Bonny Norton propose un concept beaucoup plus riche : celui de l’investissement linguistique (investment).

Selon elle, un enfant ne s’investit pas dans une langue uniquement parce qu’il l’aime ou parce qu’il est motivé. Il s’y investit parce qu’il pense que cette langue lui permettra de construire l’identité à laquelle il aspire.

Autrement dit, une langue représente toujours un projet.

Si un adolescent considère que le français lui permettra de communiquer avec sa famille, d’obtenir un diplôme reconnu, d’étudier à l’étranger ou d’accéder à certaines opportunités professionnelles, il aura davantage tendance à continuer à l’investir.

À l’inverse, si cette langue ne lui semble plus utile ou si elle ne correspond plus à l’image qu’il souhaite construire de lui-même, son engagement risque de diminuer.

Cette analyse éclaire de nombreuses situations rencontrées dans les familles expatriées.

Un enfant ne cesse pas toujours de parler français parce qu’il n’en est plus capable.

Il peut simplement avoir l’impression que cette langue n’occupe plus une place suffisamment importante dans son avenir.

Le rôle de la famille dans cet investissement

Cette notion d’investissement permet également de mieux comprendre le rôle des parents.

Transmettre une langue ne consiste pas uniquement à parler cette langue à son enfant.

Il s’agit aussi de lui montrer pourquoi elle est importante.

Pourquoi lire en français ?

Continuer à écrire ?

Découvrir la littérature francophone ?

Conserver cette langue alors que toute la vie quotidienne se déroule dans une autre langue ?

Les réponses apportées à ces questions construisent progressivement le sens que l’enfant attribue au français.

Lorsque cette langue ouvre des perspectives, favorise les échanges familiaux, donne accès à une culture riche ou permet de participer à des projets stimulants, elle devient un véritable investissement.

À l’inverse, lorsqu’elle est présentée uniquement comme une obligation ou comme une preuve de fidélité aux origines familiales, elle risque d’être perçue comme une contrainte.

Cette différence est fondamentale.

Les enfants ne s’approprient durablement une langue que lorsqu’ils comprennent ce qu’elle leur apporte personnellement.

C’est précisément ce qui distingue une transmission réussie d’une transmission imposée.

La politique linguistique familiale construit aussi l’identité

Chaque famille transmet une vision des langues

Même lorsqu’ils n’en ont pas conscience, les parents élaborent chaque jour une véritable politique linguistique familiale.

Le chercheur Bernard Spolsky, à l’origine du concept de Family Language Policy, montre que cette politique ne repose pas uniquement sur les langues parlées à la maison.

Elle comprend également les représentations que les parents ont des langues, les valeurs qu’ils leur attribuent et les objectifs qu’ils poursuivent.

Certaines familles présentent le français comme une richesse.

D’autres le présentent comme une responsabilité.

Certaines insistent sur le plaisir de communiquer.

D’autres mettent davantage l’accent sur les performances scolaires.

Ces discours influencent progressivement la manière dont l’enfant construit sa propre identité linguistique.

Si le français est constamment associé à des moments agréables, à des échanges riches et à une ouverture culturelle, il sera plus facilement intégré comme une composante positive de son identité.

À l’inverse, si cette langue devient essentiellement synonyme de corrections, de comparaisons ou d’obligations, elle risque progressivement de perdre sa valeur affective.

La transmission d’une langue est donc toujours aussi une transmission de représentations.

Et ces représentations façonnent durablement la manière dont les enfants vivent leur plurilinguisme.

L’école et les amis : des acteurs majeurs de l’identité linguistique

La langue de l’école devient souvent la langue de l’appartenance sociale

Lorsqu’un enfant commence sa scolarité, son univers s’élargit considérablement. Jusqu’alors, la famille constituait son principal espace de socialisation. Les échanges quotidiens, les habitudes et les langues utilisées étaient essentiellement déterminés par les parents. L’entrée à l’école modifie profondément cet équilibre. L’enfant découvre un nouvel environnement, de nouvelles règles sociales et surtout un nouveau groupe auquel il souhaite appartenir.

Dans la majorité des situations d’expatriation, cette nouvelle vie se déroule dans une autre langue que le français. Les apprentissages, les jeux dans la cour de récréation, les conversations avec les enseignants et les premiers liens d’amitié s’organisent autour de la langue de scolarisation. Celle-ci acquiert progressivement une place centrale dans la vie de l’enfant, non seulement parce qu’elle est utilisée plusieurs heures par jour, mais aussi parce qu’elle devient la langue dans laquelle il construit son identité sociale.

Les recherches de Jim Cummins montrent que la langue de l’école ne sert pas uniquement à transmettre des connaissances. Elle devient également le support des interactions sociales, de la coopération et du développement cognitif. Elle permet à l’enfant de participer pleinement à la vie de son groupe. Il est donc parfaitement normal qu’il investisse fortement cette langue.

Les parents interprètent parfois cette évolution comme un éloignement du français. En réalité, il s’agit souvent d’un phénomène beaucoup plus naturel. L’enfant développe simplement une nouvelle facette de son identité. Cette évolution ne remet pas nécessairement en cause l’attachement qu’il porte à sa langue familiale.

Les amis façonnent progressivement les choix linguistiques

À mesure que les enfants grandissent, les relations avec leurs camarades prennent une importance considérable. Les centres d’intérêt évoluent, les activités se multiplient et le groupe de pairs devient un espace essentiel de construction identitaire. Les adolescents cherchent naturellement à partager les mêmes références culturelles, les mêmes codes et parfois les mêmes expressions que leurs amis.

Les langues participent pleinement à ce processus.

Il n’est donc pas surprenant qu’un enfant expatrié préfère spontanément utiliser la langue de son école lorsqu’il joue ou échange avec ses camarades. Cette langue lui permet de s’intégrer, de participer aux conversations et de construire son appartenance au groupe. Comme le souligne Monica Heller, les pratiques linguistiques traduisent souvent des choix d’identification sociale. Parler une langue, c’est aussi montrer à quel groupe on souhaite appartenir à un moment donné.

Cette réalité explique pourquoi certains enfants répondent en anglais, en espagnol ou en allemand à leurs parents alors même qu’ils comprennent parfaitement le français. Ce comportement est parfois interprété comme un refus de la langue familiale. Pourtant, il reflète souvent une simple continuité avec le contexte dans lequel ils viennent de passer leur journée. Après plusieurs heures passées à penser, apprendre et interagir dans une autre langue, le cerveau continue naturellement à fonctionner dans ce registre linguistique.

Comprendre ce mécanisme permet d’éviter de transformer chaque réponse dans une autre langue en conflit familial. L’enjeu n’est pas de contraindre immédiatement l’enfant à changer de langue, mais de lui offrir des occasions authentiques de retrouver le français dans un climat serein.

L’adolescence : une période de redéfinition identitaire

Une étape qui inquiète souvent les parents

Parmi toutes les périodes du développement, l’adolescence est sans doute celle qui suscite le plus d’inquiétudes chez les familles expatriées. Beaucoup de parents observent que leur enfant parle moins français, répond plus fréquemment dans la langue de son école ou manifeste moins d’intérêt pour les activités en français. Ils craignent alors que plusieurs années d’efforts soient en train de disparaître.

Les recherches invitent pourtant à adopter un regard beaucoup plus nuancé.

L’adolescence correspond à une phase de construction identitaire particulièrement intense. Les jeunes cherchent à gagner en autonomie, à affirmer leurs choix et à se différencier progressivement de leur famille. Ce processus concerne aussi les langues.

Le français peut temporairement perdre une partie de sa place au profit de la langue utilisée avec les amis. Cette évolution est fréquente et ne signifie pas nécessairement que l’adolescent rejette son héritage linguistique.

Les travaux de Bonny Norton montrent que les adolescents investissent les langues dans lesquelles ils se projettent. Leur engagement dépend des perspectives qu’ils associent à chaque langue. Si le français continue à représenter une ouverture culturelle, des projets d’études, des voyages ou des relations importantes, il conservera généralement une place dans leur identité.

L’identité linguistique continue de se transformer à l’âge adulte

Contrairement à une idée largement répandue, l’identité linguistique ne se stabilise pas à la fin de l’enfance. Elle continue d’évoluer tout au long de la vie.

De nombreux adultes expatriés racontent qu’ils ont redécouvert le français plusieurs années après l’avoir délaissé. Certains souhaitent le transmettre à leurs propres enfants. D’autres ressentent le besoin de renouer avec leur culture familiale au moment de leurs études, de leur entrée dans la vie professionnelle ou à la naissance de leurs enfants.

Les travaux d’Aneta Pavlenko montrent que les langues restent liées aux différentes étapes de la vie. Leur importance varie selon les contextes, les projets personnels et les relations entretenues avec chaque communauté linguistique.

Cette observation est particulièrement rassurante pour les parents.

Une période de moindre investissement ne signifie pas forcément une perte définitive du français. Une langue qui a été construite dans un environnement riche et positif peut retrouver une place importante plusieurs années plus tard.

C’est pourquoi le maintien du français ne doit pas être envisagé uniquement à court terme. Il s’agit d’un investissement qui accompagne l’enfant bien au-delà de sa scolarité.

Comment accompagner positivement l’identité linguistique de son enfant ?

Il ne s’agit pas de protéger le français contre les autres langues

Face au développement rapide de la langue de scolarisation, certains parents ont le réflexe de vouloir « protéger » le français. Ils instaurent des règles très strictes, corrigent systématiquement chaque phrase ou refusent que d’autres langues soient utilisées à la maison. Cette réaction est compréhensible. Elle traduit souvent la peur de voir le français disparaître progressivement.

Pourtant, les recherches en plurilinguisme montrent que les langues ne fonctionnent pas comme des vases communicants dans lesquels une langue remplacerait automatiquement une autre. Les travaux de François Grosjean et d’Ofelia García rappellent qu’un enfant plurilingue développe un répertoire linguistique unique dans lequel les différentes langues interagissent en permanence. Renforcer une langue ne nécessite donc pas d’affaiblir les autres.

Cette idée est essentielle pour les familles expatriées. Le français n’a pas vocation à entrer en concurrence avec la langue du pays d’accueil. Bien au contraire. Plus un enfant se sent autorisé à construire sereinement l’ensemble de son identité linguistique, plus il est susceptible de conserver une relation positive avec chacune de ses langues.

Accompagner le français ne signifie donc pas empêcher l’anglais, l’espagnol ou l’allemand de prendre leur place. Il s’agit plutôt de veiller à ce que le français conserve lui aussi des espaces d’expression suffisamment riches pour continuer à évoluer.

Donner au français une véritable fonction dans la vie quotidienne

Une langue reste vivante lorsqu’elle est utile. Cette affirmation revient constamment dans les travaux de Joshua Fishman consacrés au maintien des langues minoritaires. Elle constitue probablement l’un des enseignements les plus importants pour les familles expatriées.

Beaucoup de parents concentrent leurs efforts sur les apprentissages formels : exercices, dictées, conjugaison ou cahiers de vacances. Ces activités peuvent naturellement être utiles, mais elles ne suffisent pas à construire une identité linguistique.

Le français a également besoin d’être une langue de plaisir.

Une langue dans laquelle on raconte sa journée.

La langue dans laquelle on lit un roman captivant.

Celle dans laquelle on prépare une recette de cuisine, on regarde un documentaire, on joue à un jeu de société ou on débat d’un sujet d’actualité.

Ces moments sont souvent plus déterminants que la quantité d’exercices réalisés.

Ils permettent à l’enfant d’associer le français à des expériences positives, à des découvertes et à des relations sociales enrichissantes.

Plus une langue remplit de fonctions différentes, plus elle trouve naturellement sa place dans l’identité de celui qui la parle.

Valoriser le plurilinguisme plutôt que comparer les langues

Certaines familles tombent, sans le vouloir, dans un autre piège : comparer constamment les langues entre elles.

« Ton anglais est meilleur que ton français. »

« Tu fais moins de fautes dans cette langue. »

« Pourquoi ne parles-tu plus français aussi bien qu’avant ? »

Ces remarques partent souvent d’une bonne intention. Les parents souhaitent encourager leur enfant à maintenir le français. Pourtant, elles peuvent produire l’effet inverse.

Les travaux de Jim Cummins montrent que le développement harmonieux du plurilinguisme repose sur la reconnaissance de l’ensemble du répertoire linguistique de l’enfant. Valoriser une langue ne suppose pas de dévaloriser les autres.

Lorsqu’un enfant sent que toutes ses langues sont reconnues comme des ressources, il développe généralement une image plus positive de son propre parcours.

À l’inverse, lorsqu’une langue devient un sujet permanent de comparaison ou d’évaluation, elle risque progressivement d’être associée à un sentiment d’échec.

Le rôle des parents n’est donc pas de mesurer en permanence le niveau atteint dans chaque langue.

Il consiste davantage à créer un environnement où chacune d’elles peut continuer à se développer sans remettre en cause les autres.

Une identité linguistique se construit tout au long de la vie

Le français ne disparaît pas forcément lorsqu’il est moins utilisé

L’une des inquiétudes les plus fréquentes des parents concerne les périodes où leur enfant semble délaisser le français. À l’adolescence notamment, certains jeunes répondent davantage dans la langue de leur école, lisent moins en français ou privilégient les échanges avec leurs amis dans une autre langue.

Ces situations sont souvent vécues comme un échec.

Pourtant, les recherches invitent à adopter une perspective beaucoup plus longue.

L’identité linguistique n’est jamais figée.

Elle évolue au rythme des études, des déménagements, des rencontres, des projets professionnels et des événements familiaux.

De nombreux adultes ayant grandi à l’étranger racontent qu’ils ont redécouvert le français plusieurs années après une période de moindre investissement. Certains souhaitent le transmettre à leurs enfants. D’autres retrouvent le plaisir de lire en français ou de renouer avec leur famille grâce à cette langue.

Ces trajectoires montrent que les langues ne disparaissent pas nécessairement lorsqu’elles deviennent momentanément moins présentes.

Lorsqu’elles ont été construites dans un environnement riche et affectivement sécurisant, elles peuvent retrouver une place importante à différentes étapes de la vie.

Le rôle des parents n’est donc pas de contrôler chaque interaction linguistique.

Il est de construire des bases suffisamment solides pour que l’enfant puisse continuer à faire vivre cette langue lorsqu’il en ressentira le besoin.

Derniers mors de l’autrice

Pendant longtemps, le bilinguisme a été considéré comme une question de compétences. Les chercheurs s’intéressaient principalement au vocabulaire, à la grammaire, à la prononciation ou au développement cognitif des enfants parlant plusieurs langues.

Aujourd’hui, les sciences du langage proposent une vision beaucoup plus large.

Les travaux de Monica Heller, Bonny Norton, Jim Cummins, Bernard Spolsky, Claire Kramsch, Aneta Pavlenko et François Grosjean montrent qu’une langue n’est jamais un simple outil de communication.

Elle est aussi un espace d’appartenance.

Une manière de raconter son histoire.

Un lien avec une famille.

Une porte d’entrée vers une culture.

Un moyen de se projeter dans l’avenir.

Chez les enfants expatriés, cette dimension est particulièrement importante. Ils grandissent entre plusieurs langues, plusieurs systèmes éducatifs et plusieurs univers culturels. Leur identité ne se construit pas en choisissant une langue contre une autre. Elle se construit en apprenant à faire coexister ces différentes appartenances.

C’est pourquoi le maintien du français ne peut pas se résumer à l’apprentissage de la grammaire ou de l’orthographe.

Il consiste avant tout à permettre à cette langue de continuer à avoir une place dans la vie de l’enfant.

Une place dans ses lectures, dans ses projets, dans ses relations familiales, dans ses souvenirs, dans les émotions qu’il associe à cette langue.

Au fond, transmettre le français ne revient pas uniquement à transmettre un vocabulaire ou des règles grammaticales.

C’est transmettre une partie de son histoire familiale, de son patrimoine culturel et de son identité.

Et c’est peut-être là la plus belle définition du maintien du français en expatriation : non pas conserver une langue par nostalgie, mais offrir à un enfant la possibilité de grandir pleinement avec toutes les langues qui racontent son histoire.

A bientôt pour de nouveaux contenus sur le maintien du français en expatriation !

Elodie de Parlamamie

Article écrit par Elodie Vincent, 

experte en acquisition des langues chez les enfants plurilingues et professeure de français langue maternelle (FLM), français langue seconde (FLS) et français langue étrangère (FLE) depuis 2009. Titulaire d’un Master 2 en didactique des langues, autrice de plusieurs ouvrages consacrés à l’apprentissage du français et fondatrice de Parlamamie, elle accompagne des centaines d’enfants expatriés à travers le monde dans le maintien du français et la construction d’un bilinguisme durable. Ses travaux portent notamment sur le plurilinguisme, les enfants de troisième culture et la transmission des langues au sein des familles expatriées.

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